Demain matin Montréal m'attend

Michel Tremblay

AUTEUR

Michel Tremblay
Le passeur de modernité
Le phénomène s’observe partout au Québec. Une pièce de Michel Tremblay s’apprête-t-elle à revivre qu’une atmosphère unique s’empare de la salle, comme si le public mijotait dans l’attente fébrile de nouvelles croustillantes ou alarmantes de la famille…
Figure clé de notre littérature, Tremblay est sans conteste notre grand « classique » de la scène. Et il est prolifique, sa plume n’est pas avare. Son fonds publié totalise vingt-huit œuvres dramaturgiques, trois comédies musicales, deux bonnes douzaines de romans et recueils de nouvelles, un recueil de contes, sept scénarios de film, vingt-trois traductions et adaptations de textes étrangers, un livret d’opéra et les paroles d’une douzaine de chansons.
Tremblay a vingt-trois ans à l’écriture des Belles-sœurs, vingt-six ans quand le Rideau Vert crée la pièce, le 28 août 1968. Mis en scène par André Brassard, l’accoucheur de l’essentiel de l’œuvre dramatique de l’écrivain né sur la rue Fabre, sur le Plateau Mont-Royal, le texte casse la baraque d’un théâtre québécois, alors obnubilé par le modèle français, et jette du coup de l’huile sur la Révolution tranquille en cours. Plusieurs thèmes récurrents de l’œuvre de Tremblay surgissent dans cette pièce : la pauvreté, l’injustice, l’ignorance, l’incommunicabilité, la solitude, l’immobilisme social et politique. Son théâtre et ses écrits à venir étendront la liste : le sort des marginaux, l’identité sexuelle, l’empreinte de l’hérédité et de la culture familiale sur l’individu, la folie, la liberté et les responsabilités de l’artiste ou de l’écrivain...
Mais c’est d’abord la langue des Belles-sœurs, le joual, qui met le feu aux poudres. Les uns voient là un sabir honteux, alors qu’avec d’autres, Tremblay reconnaît en lui le parler légitime d’une majorité. Pour ces derniers, c’est la langue de la réponse instinctive au tragique, une langue parfaitement capable de nous raconter. En nier l’existence reviendrait à tronquer la réalité québécoise, croit Tremblay, pour qui, soit dit en passant, le réalisme ne garantit pas la vérité sur scène. Son théâtre tend du reste à le repousser par des procédés comme le chœur, le dialogue entre présent et passé, le flash-back. Tremblay s’est toujours efforcé d’asseoir ses pièces sur des structures inédites qui accentuent leur pouvoir métaphorique.
Le Montréal des rues pauvres a été le principal poste d’observation de l’écrivain. Celui-ci n’a pas moins séduit la province que la métropole pour cela. Peut-être parce que Montréal a incarné, et incarne encore à maints égards le rêve américain à l’échelle francophone. En décodant comme il l’a fait la dysfonction de familles et la psyché de laissés-pour-compte représentatifs de la population québécoise, Tremblay a amené toute notre société à se mettre à table, à jauger la grandeur du rêve comme ses limites et ses ratés. Son œuvre nous a ouvert à des couches de réalité longtemps enfouies dans notre culture. Tremblay a introduit dans l’espace public des mots confinés jusque-là à la sphère intime ; il a contribué à défaire des préjugés, à lever quelques tabous. En cela et en exposant la morale contraignante sous laquelle nous vivions et notre résignation à l’immobilisme économique et politique, il a exercé une influence libératrice. Il s’est révélé un passeur de modernité.
Le Québec ne serait pas ce qu’il est sans Michel Tremblay. Le monde non plus ne serait pas tout à fait le même. Traduite en une trentaine de langues, son œuvre n’a pas fini de remuer les consciences d’ailleurs. C’est le propre des écrivains universels. Tremblay est de ces auteurs qui par la justesse, la vivacité du coloris poétique et l’audace de leurs perceptions suscitent des questions neuves et ouvrent des espaces à la refondation du monde.
Jean St-Hilaire
Extrait tiré de L’Emporte-pièces, le programme annuel du TNM saison 2010-2011